Retour au boulot et entrée en garderie : conciliation ou aliénation ?

Mademoiselle C. aime le monde. Presqu’autant que la vieille madame qui a l’air de vivre chez Jean Coutu tellement elle est tout le temps là et qui me raconte sa vie chaque fois que j’ai le malheur de croiser son regard avant de passer à la caisse. Sérieux, en plein hiver, elle arpente les allées, armée de sa marchette, sans manteau ! C’est moi qui en ai manqué une ou y’a pas ça, un vestiaire, chez Jean Coutu ? C’est comme si elle habitait VRAIMENT là… Mais je m’égare. Bref, Mademoiselle C. est sociable. Elle et moi, pendant le congé de maternité, en plus d’aller chez Jean Coutu souvent, on prenait des cours de sport maman-bébé au Centre Claude-Robillard. Dès que je lui enlevais son manteau, ma fille filait vers les autres bambins, agitant son petit popotin dans tous les sens. JAMAIS elle ne regardait derrière pour voir si j’étais toujours là. Trop occupée à A) voler le jouet d’un autre enfant (toujours nettement plus intéressant que les siens) B) essayer de boire le biberon d’un autre enfant C) s’emparer de la bouteille d’eau d’une autre maman ou D) tenter de soulever un haltère de cinq livres pour se le mettre en bouche et/ou se l’échapper sur un pied, elle se fichait royalement de moi. Ça me donnait la chance de faire la planche/des squats/des jumbo jacks, bref de tester mon périnée en toute liberté, pendant qu’une autre maman essuyait la bave mademoisellecéenne sur son haltère. *rire machiavélique*

Tout ça pour dire que dans ma tête, l’entrée en garderie, ça allait être un pet. Je m’imaginais déposer ma fille avec les autres poupons et tenter de lui faire des « babye » émus pendant qu’elle se crisserait de moi, déjà amourachée d’un petit Arnaud, d’un mini-Léo ou d’un mignon Louis.

Ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça. Ohhhhh que nenni.

Dé. Chi. Rant.

La première journée, je ne l’y ai laissée qu’une heure. Anna braillé ène shot, comme dirait George Dor. Les jours 2 et 3, elle est restée une heure et demie. Quand je reprenais mon bébé, il sentait fort le parfum de son éducatrice. Olfactivement perspicace que je suis, j’ai vite compris que Mademoiselle C. passait pas mal tout son temps dans les bras de la gentille dame, qui me disait, à mon retour, qu’elle avait pleuré et s’était calmé en alternance, qui insistait sur le fait que c’était normal. Normal ou pas, après trois jours, j’ai réalisé que ça prendrait du temps. Et que cette semaine-là, une des DEUX semaines que j’avais prévues pour lui permettre de s’adapter, n’avait que trois jours. C’était Pâques. Fuck. J’ai appelé au boulot et pris mes jours de vacances accumulés. Une semaine de plus pour la pas-si-indépendante-Mademoiselle-C.

Celle-ci vivait de l’insécurité. Clairement. La jolie peluche qui avait toujours servi à l’endormir faisait maintenant partie intégrante de son bras. Plus possible de la lui enlever, ni à la garderie, ni à la maison. Une journée, l’éducatrice s’est excusée de me la rendre toute tachée de sauce tomate.

« Elle n’a VRAIMENT pas voulu la lâcher… »

Autre signe de la période trouble qu’elle vivait : Mademoiselle C. est entrée dans une INTENSE phase « maman ». Tout à coup, papa n’était plus un équivalent acceptable.  Accrochée à ma jambe, à mon cou, à mes cheveux, on aurait dit qu’elle voulait re-rentrer à l’intérieur de moi. Ses « ma-ma-man-man » sont devenus plus clairs que jamais, impérieux : MAMAN !

Puis, comble du bonheur, les célébrissimes microbes de garderie ont commencé à faire leur oeuvre. Après 9 jours dans la place à temps plus-que-partiel, ma fille avait une otite, faisait 39.7 de fièvre, morvait sa vie et se réveillait 8 fois par nuit en hurlant de douleur. Évidemment, l’Homme et moi, on l’a pognée, la cochonnerie. Mon médecin m’a annoncé, d’un ton doucereux, que la première année en garderie, statistiquement, c’était 60 jours d’absentéisme pour les parents. WHAT ?!!? « Il faut avoir un réseau » a-t-elle ajouté. « Peu de gens peuvent manquer autant de jours de travail… » À qui le dis-tu ?

Armés d’eau saline faite maison, d’antibiotiques, d’ibuprofène et de cernes spectaculaires, on a baissé la tête et on est passés au travers. Reste que durant ces journées « pour l’habituer », ma fille n’était pas au sommet de sa forme. Elle qui ne faisait plus qu’une sieste par jour s’est remise à en faire deux. Elle n’a pratiquement rien mangé pendant 10 jours. Heureusement, je l’allaitais encore…

Après ces débuts cahoteux, j’ai recommencé le boulot. Pas au sommet de ma forme, moi non plus, tu devines. Ça fait 4 jours. Ça va bien. Mademoiselle C. s’habitue tranquillement à sa nouvelle vie. Nous aussi.

Tout le monde y arrive ; on va y arriver aussi, hein.

Reste qu’à force de discuter avec d’autres mères, d’observer leur réalité et la mienne, toute neuve, je réfléchis beaucoup ces jours-ci. Je fais des constats plutôt navrants sur la conciliation travail-famille. Me semble qu’on est loin de la bonne nouvelle TVA. On se targue, au Québec, d’être bons, là-dedans, la conciliation. Basé sur quoi ? Sur le nombre de mères qui travaillent ? Sur la capacité de nos politiciens à ploguer le mot à tout bout de champ ? Ce que les statistiques ne disent pas, c’est la fatigue, la sensation de toujours courir après le temps, l’impression de devoir s’investir partout aux trois-quarts plutôt qu’à 100 % et SURTOUT le peu de temps qu’il reste à un parent avec son enfant dans cette belle « conciliation ».

Je viens de comprendre l’obsession du temps de qualité : faute de quantité, faut miser sur autre chose, n’est-ce pas ?

À 19h00 pile chaque soir, ma fille dort. Avec l’épuisement de la garderie, ces temps-ci, ça descend parfois à 18h45. Ça me rentre difficilement dans la tête que, si tout va bien, si je pars vraiment à 17h00 du boulot, que je ne fais pas une seule minute d’overtime et qu’aucun meeting ne s’étire, je verrai ma fille, au mieux, une heure et demie chaque soir. Une heure et demie où elle doit prendre son repas (longuement, un petit pois à la fois) et son bain, être mise en pyjama à motifs d’animaux, être allaitée et bordée; une heure et demie où elle n’est plus au sommet de sa forme, où elle se fait souvent chigneuse, irritable… Et le matin, on n’en parle même pas ! L’habiller, m’habiller, la nourrir (lire : trouver l’item sur 10 qu’elle acceptera de manger ce jour-là), faire mon lunch, me coiffer, me maquiller, préparer son lait, ses vêtements de rechange, etc. Le mot d’ordre : efficacité. Il faut que tout le monde arrive au bon endroit à l’heure, idéalement avec deux souliers pareils.

Je sais que pour tous ceux qui ont déjà des enfants, je ne dis rien de bien nouveau. À la limite, vous me trouvez cute dans ma découverte naïve de ce qu’est la vie en 2015. Mais moi, avant, je jugeais les parents toujours pressés de se pousser du boulot. Je les trouvais limite paresseux. Leurs enfants m’apparaissaient comme un prétexte. Dans l’industrie de la publicité comme dans bien d’autres milieux, on finit souvent tard. Il est mal vu de compter ses heures ou de protester contre un meeting request à 17h00. Heureusement, j’ai la chance de travailler dans une boîte qui respecte la qualité de vie de ses employés. Mais n’est-ce pas étrangement malsain que cette caractéristique de mon agence soit vue comme exceptionnelle dans toute l’industrie ? Que mes amies d’autres agences quittent toutes vers 19h00 avec du boulot à faire chez elles après le souper ?

Dis-moi qu’à 20 ans, c’est de ça que tu rêvais en échappant du Kraft Dinner dans tes manuels d’université ?

Tout ça pour dire que c’est là que ça me frappe : la conciliation travail-famille, c’est faire des enfants et laisser quelqu’un d’autre les élever, la majeure partie du temps. Quelqu’un d’une culture différente, peut-être, quelqu’un de moins scolarisé que toi qui sera payé moins cher pour s’occuper de TON enfant, afin que tu puisses travailler. Ça fesse.

Loin de moi l’idée de vouloir ramener les femmes, ou moi-même, à la maison. J’adore mon boulot. Je trouvais le temps long, parfois, durant mon congé de maternité. Je trouve simplement le ratio temps avec une autre personne vs temps avec ses parents de ma fille ahurissant. Je trouve que ce que l’on appelle « conciliation » est loin d’être un concept parfait et achevé.

Autour de moi, on me parle aussi de ce qui m’attend, des week-ends où il faut rattraper tout ce temps perdu en temps de qualité, des dimanches passés à cuisiner les repas de la semaine entière pour pouvoir souffler un peu durant les cinq jours suivants…

C’est pour ça que vous vous êtes battues, féministes d’antan ? Je pose la question et je trouve qu’elle mérite d’être posée. Est-ce que, dans une volonté de permettre aux femmes de sortir de la maison, de leur offrir un choix, on ne leur a pas plutôt dessiné une vie marquée par l’absence de choix où elles ont juste l’obligation de tout faire ?

Faque c’est ça ; ma fille est entrée à la garderie.

Ça brasse toutes sortes d’affaires.

« C’est normal », qu’elle dit, l’éducatrice à la garderie.